Courcelles à l’usine

D’un côté j’imagine le bruit assourdissant des machines qui tournicotent la chanvre, de l’autre un vêtement doudou au tissu constellé de grosses fleurs colorées. Pour ce retour printanier, on a été s’enfermer dans un lieu sorti des limbes de l’histoire industrielle ; poussière et araignées au menu. Pouvait-on vraiment renoncer ? Accrochez-vous, la turbine démarre, les courroies se tendent, les engrenages grincent et les machines s’actionnent : on vous emmène en 1920 dans une usine de fabrication de corde.IMG_20170228_100219

La couture : équilibrer tissu et patron

Quand j’ai eu ce tissu entre les mains, je l’ai aimé. Il est pourtant bien loin des standards gris et blanc qui m’ont accompagnée tout l’hiver. Mais c’est probablement ça que j’ai aimé. Que voulez-vous, le printemps pointe le bout du nez et moi aussi j’ai besoin de changements. Il est fleuri, très fleuri, mais il est aussi doudou à l’intérieur, et ça c’est un argument de poids.

Qui dit tissu chargé dit coupe épurée. C’est une question de balance et d’équilibre. C’est pas comme si j’y avais réfléchi longtemps. Il était écrit « Sweat Courcelles » au dessus du tissu, en grosses lettres lumineuses et clignotantes. C’était spontané, Courcelles c’est la simplicité même qui se réalise en deux coups de cuillère à pot.

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Doudou inside! ❤

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Sauf que je n’ai pas pu résister. Oups !! I did it again : j’ai passepoilé !

En même temps une pièce avec ce tissu, ça ne passe pas inaperçu. Autant y aller à fond et le double but de ce passepoil était :

  • Un : d’amener un peu de lumière sur un tissu globalement assez sombre.
  • Deux : d’amener de la structure sur un modèle très casual combiné avec un tissu au tombé très rond et relativement mou.

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Passion passepoil

 

Bref encore une histoire de balance et je trouve que cela fonctionne assez bien. Le passepoil vient rappeler le ton clair qui se trouve dans les couches inférieures du tissu et je trouve ça intéressant.

Tuto : créer l’empiècement

Créer un empiècement de ce type est très simple, mais il faut garder certaines proportions. Voici une petite marche à suivre qui vous permettra à vous aussi de créer cet empiècement. Et si le cœur vous en dit, modifiez les dimensions pour tenter un rendu différent.

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Encolure un chouia lache sur l’arrière, je change, je change pas??

 

Cette modification est applicable sur tous les hauts, mais gare, aux marges de couture. En effet, sur le sweat Courcelles, les marges de coutures ne sont pas incluses ce qui facilite largement ce genre de modification. Si vous voulez ajouter un insert sur un patron avec marges-de-couture-incluses, il vous faudra d’abord les retirer et puis les rajouter consciencieusement après modification autour de vos pièces. Si vous vous lancez dans ce genre de modification avec un patron-marges-de-couture-non-incluses, vous comprendrez mon amour pour ce type de patron ! Ajouter des inserts devient un jeu d’enfant.

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La cardeuse: une grosse bestiole!

 

Pour dessiner la nouvelle pièce suivez le petit schéma ci-dessous.

  • Positionnez les pièces devant et dos en juxtaposant bord-à-bord les deux coutures d’épaule.
  • Déterminez la forme de la pièce additionnelle sur base des mesures conseillées ci-dessous.
  • Décalquez cette pièce qui devient votre patron pour l’insert (notez sur la nouvelle pièce le coté devant et dos).
  • Concernant le devant et le dos initial du patron, je vous conseille de tracer la ligne correspondant à la nouvelle pièce (en pointillé ci-dessous) et de ne pas couper, mais de plier sur cette ligne. Cela vous permet en effet de conserver votre patron entier pour réaliser d’autres coutures sans insert’. Pas de gaspillage.
insert courcelles
3 étapes pour créer un insert sur un haut en jersey

Les mesures données sont celles qui me conviennent, elles peuvent bien sûr être adaptées à votre meilleure convenance. Pour réaliser un insert avec un effet plus proche stylistiquement du raglan, allongez les mesures coté emmanchure, pour réaliser un insert plus proche des épaulettes militaires, faites des lignes parallèles à la ligne d’épaule initiale.

 

Une fois le patron de votre insert tracé, il vous suffit d’assembler cette nouvelle pièce (après découpe du tissu) à votre devant et à votre dos qui sont eux amputés de la partie correspondante.IMG_20170228_100657

A vous de décider si vous voulez un insert contrastant ou si vous voulez simplement souligner la découpe avec un passepoil comme c’est le cas ici. Je suis fan de l’option passepoil que je décline à toute les sauces (Badiane, Courcelles, Courcelles encore, etc).

Go Impact

De Courcelles je vous en ai déjà beaucoup parlé et je pense que ces réalisations à répétition s’expriment d’elles-mêmes. J’adore réaliser ce basique qui laisse la porte ouverte à un nombre incalculable de fantaisies et de personnalisations.

Mais ce n’est pas parce que c’est un patron basique que les vêtements réalisés le sont nécessairement aussi. Un tissu qui sort de l’ordinaire, et le voilà, le vêtement « Impact » que je cherchais. Je vous en parlais dans un post précédant, ma garde robe manque de vêtements qui sortent vraiment de l’ordinaire et qui attirent le regard. J’ai nommé les vêtements « Impact ». (Ma grande théorie d’équilibre garderobesque selon la méthodologie B.T.I. est détaillée ici).

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La belle encolure ronde de Courcelles.

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Aussitôt le manque identifié, aussitôt je me suis rendue dans les magasins tissus, et aussitôt mon sweat était cousu. Ça reste un sweat à fleur, mais pour moi cela représente déjà une grande audace. Doublé de beaucoup de confort, c’est une pure combinaison gagnante que je porte très souvent.

Mini-chipot tout de même : étant donné l’épaisseur du tissu, j’ai posé la bande d’encolure avec un peu d’approximation et lorsque je bouge cela bâille très légèrement dans le dos. Je le sais, et vous aussi maintenant, mais ça reste un défaut très léger puisque vu seulement par l’œil de lynx de Monsieur Marcel. Héhéhé…IMG_20170228_110649

Laissons la couture maintenant et laissez-moi vous emmener dans ce décor tellement particulier.

Marcelle et Marcel à l’usine

Quand au détour d’une cascade on tombe sur un chenal de déviation, on suit le courant. Quand une porte branlante s’entrouvre sous un léger souffle d’air, on passe son pas. Quand une fenêtre éborgnée nous invite à rentrer, on ne se fait pas prier. En vrai, les endroits comme ceux-là, on les cherche. Mais cette fois, l’endroit nous a surpris et enchantés à un moment ou nous nous y attendions le moins. Hasard ou curiosité ?IMG_20170228_110131IMG_20170228_110616

Se faufiler par la fenêtre, nous voilà dedans. Y a des machines partout. On regarde, on essaye de comprendre, on court d’un poste de travail à l’autre, y a des bobines ici, du fil par-là, je sens la fibre. Mais pas le tissu : cette grand-mère d’usine fabriquait de la corde en chanvre. On décortique le processus et on analyse le fonctionnement. Tout est encore en place. On a l’impression qu’il suffirait presque d’appuyer sur le bouton… Heu, mais quel bouton au fait? Et de courroies en arbres nous remontons le fil de l’énergie mécanique qui est distribuée sur chaque machine. C’est au sous-sol que se trouve la turbine hydraulique, dernier modèle, de 1930. Elle anime toute l’usine, avec une courroie d’un petit mètre de large et quelques 20 mètres de long. On se sent tout petit, on l’imagine en mouvement, et le vent qui souffle la poussière.

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La turbine hydraulique (pour ceux qui ne l’ont pas reconnue…) avec son arrivée d’eau, son régulateur de Watt (ou ce qu’il en reste) et son énorme volant d’inertie et dans le fond l’impressionnante courroie de distribution.
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Les bobines en rangs sérrés, en attende de….

 

On ouvre la vanne de notre imaginaire, la machine vit, on imagine le bruit assourdissant de la mécanique, le mouvement continu du grand axe qui traverse l’atelier, les centaines de petites courroies, les engrenages, les marteaux, les griffes, les crochets. On imagine les hommes et les femmes qui travaillent dans ce tohu-bohu mécanique. Les cardeuses cardent et les bobines bobinent. C’est une autre époque, on a changé de monde.IMG_20170228_100006

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Leçon de mécanique appliquée grandeur nature!

Un autre monde certes, mais déjà sévèrement en marche vers celui qu’on connaît. Le chanvre était acheminé d’Inde (Monsieur Mondialisation, était-ce vous, déjà ?), une tonne par jour. Torsadé à la force de l’eau, il est devenu fil, toron, ficelle, cordelette, corde ; il a voyagé au long cours comme hauban, il s’est posé dans les ports comme amarre. Cela a duré dix ans, peut être quinze, cette fière usine alimentée par l’énergie puissante de l’eau a produit des millions de kilomètres de corde. Pendant la période d’entre-deux guerres l’usine tourne à plein pot, puis un jour : stop. Abandonnée comme on abandonne le navire qui coule, sans rien emporter, les outils sont posés, la porte est fermée et pour de bon. Prémisses de la guerre qui ont arrêté l’alimentation de l’usine en matières premières, rupture technologique ou arrivée des fibres synthétiques ? Etait-ce un manque de rentabilité, ou une simple obsolescence technologique ? Les questions resteront ouvertes et ceux qui savent n’en parleront pas, à quoi bon.IMG_20170228_102031

 

Les courroies ne courront plus sur le métal, l’eau ne tournera plus la tête de la turbine, les arbres de transmissions ne transmettront plus rien et les engrenages ne cliquèteront plus que dans nos esprits. On a les yeux écarquillés d’émerveillement mélangé de stupeur. La tête pleine de questions et d’interrogations. A quoi peut bien servir cette machine, comment étaient organisés le travail, les équipes, pourquoi le chanvre venait-il d’Inde ? Comment une telle installation peut-elle être abandonnée du jour au lendemain ?

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La grande gueule de la cardeuse.

 

L’usine ne nous livrera pas tous ses secrets et après plusieurs heures d’errance mécanique il nous faut repasser par la fenêtre et retrouver notre monde. Franchir la grande porte du site, remettre en place le vieux cadenas rouillé. Personne ne s’inquiète, personne ne regarde plus cette grand-mère qui restera pour toujours figée dans son sommeil, disparaissant jour après jour sous la poussière, sans crainte du temps qui passe, témoin d’une époque industrielle révolue et pourtant si pleine d’enseignements.IMG_20170228_095526IMG_20170228_101027IMG_20170228_110046

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10 thoughts on “Courcelles à l’usine

  1. Parfait ! Un bon basique avec un tissu qui claque, j’aime beaucoup ! Et puis de toute façon, le passepoil, c’est la vie !
    J’aime beaucoup l’ambiance qui se dégage de cette usine, très jolies photos !

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    1. Merci beaucoup Juls!! On a eu beaucoup de chance de tomber sur cette usine. (et d’avoir une cousette nouvelle sous la main à photographier). Par contre, on n’avait pas l’objectif adéquat, tout a été fait au smart phone…. Le passepoil, c’est la vie, c’est clair!!!

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  2. Le décor est tellement surprenant et fascinant qu’il vole la vedette à ta cousette.. C’est absolument incroyable de trouver encore un tel endroit à l’abandon. Merci pour ces belles explications et en tout cas les photos de M. Marcel sont magnifiques comme toujours!!
    Pour ce qui est du sweat (quand même!) j’aime beaucoup l’imprimé et le passepoil rend très bien (même si je ne suis pas – encore – portée sur les passepoils). Bravo pour les découpes et merci pour le tuto. Je n’ai jamais testé le modèle Courcelles et le top Badiane me tente aussi pour l’encolure. Jusqu’à présent j’ai travaillé sur un patron maison mais j’ai en projet Coco de Tilly and the Buttons, en version top, manches longues, et fleuri. Il est coupé et attend d’être monté. Je suis d’accord rien de tel qu’un bel imprimé fleuri pour rebooster sa garde-robe et se sentir en adéquation avec le printemps. Très bonne soirée

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    1. Merci Falbala!! Bon projet couture à toi et vive les tissus fleuris! Je te conseille vraiment Badiane et Courcelles, ce sont des intemporels dont je ne peux plus me passer (je ne te ments pas je porte en ce moment un Badiane et un Courcelles, héhéhé). Bonne couture!!

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  3. Il est très chouette ce courcelles à fleurs. Et tu as bien fait pour le passepoil, tu as raison, il apporte de la lumière (merci pour le tuto de la découpe épaules).
    Mais sinon, wahou ! Comment est ce possible de trouver un tel lieu en l’état ?! Je pensais que vous étiez dans un lieu conservé et utilisé en éco-musée … il le mériterait, il ne manque rien.

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    1. Merci nabel. Tu as raison, il y a eu un projet de conservation du lieu en musé il y a un peu plus de 5 ans. C’est comme ça qu’on a pu trouver de infos dans le village. Le toit à été refait entièrement, et il s’écroule dejà à certains endroits…. Mais le projet a lui même été abandonné bien avant d’être terminé… la crise est passée par là aussi.

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    1. Merci Laure. Je ne pensais pas faire de post sur ce sweat (c’est mon n-ième Courcelles après tout) Mais c’est la seule cousette neuve que j’avais avec moi, et avec un lieu pareil, pas question de passer à coté d’une séance photo!!!

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  4. Ce que je trouve effectivement dingue, c’est l’impression que tout s’est arrêté du jour au lendemain. Limite t’as l’impression qu’ils sont partis bouffer, que c’est la pause déjeuner et qu’ils ne vont pas tarder à revenir et à tout remettre en branle … Bon, je trouve aussi fou de laisser autant d espace “pourrir” … Oui, la démolition, c’est moche mais …
    & sinon, le sweat ? J’ADORE. J’adore le tissu, fleuri et coloré mais pas trop chargé, j’adore la coupe, j’adore le passe-poil. Bref, Impact, OK, mais superbe !

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